Géopolitique du Qatar : la construction d’une image flatteuse entachée de paradoxes ! (2/2)
8 avril 2009
III – Un volet religieux utile mais ambigu
Comme le
rappelait l’historien libanais Albert Hourani dans son ouvrage Histoire des
peuples arabes,
« tout gouvernement arabe qui voulait survivre devait
traditionnellement défendre sa légitimité en trois langues politiques : le
nationalisme, la justice sociale et l’islam ». Pour le Qatar, c’est le
charismatique Cheikh Al Qaradawi qui offre cette légitimité. Le Cheikh permet
ainsi au Qatar de bénéficier de deux atouts majeurs. Vivant au Qatar, et
titulaire de la nationalité du pays, le ‘alem (savant religieux)
d’origine égyptienne donne au pays un rayonnement international certain, et
particulièrement dans le monde musulman. Il offre, dans le même temps, aux
autorités du petit émirat une légitimité religieuse inespérée.
Youssouf Al
Qaradawi, installé au Qatar depuis 1961 est une puissance à lui tout seul. Agé
de 83 ans, son émission dominicale diffusée sur Al Jazira, “Ashari’a wal
hayat“ (“La Charia et la vie“) est suivie par plus de dix millions de
personnes à travers le monde. Il préside deux sites internet, islamonline.net
et qaradawi.net
qui figurent parmi les sites islamiques les plus visités. Ses cassettes audio
et vidéo se vendent jusqu’en Indonésie et en Amérique du Nord.
Doyen de la Faculté de droit islamique du Qatar, il dirige aussi le Conseil européen de la fatwa et de la
recherche, un organisme d’oulémas (pluriel de ‘alem) censé répondre
aux différents questionnements des musulmans vivants en Europe. Le Cheikh Al
Qaradawi est également le Président de l’Association islamique des oulémas
qu’il a contribué à fonder en 2004 et dont le siège est à Dublin. Regroupant
plusieurs oulémas (dont un chiite), cette association a pour ambition de
définir « les positions d’oulémas sur les questions qui concernent les
musulmans dans le monde ».
Youssouf Al Qaradawi représente sans doute à l’heure actuelle le personnage
religieux le plus populaire, le plus médiatique ainsi que l’un des plus
respectés du monde musulman.
Même s’il
n’est pas présenté comme tel, le Cheikh joue aussi le rôle officieux de “mufti“
du pays. Sa présence au Qatar et sa nationalité qatarienne permettent au petit
émirat de jouir d’un grand prestige dans le monde musulman. Les dirigeants du
Qatar l’ont bien compris et ces derniers multiplient les efforts pour augmenter
la popularité (et même la médiatisation) du Cheikh.
L’émission “Ashari’a
wal hayat“ sur Al Jazira qui “traite de questions diverses d’un point de
vue islamique”
a ainsi été spécialement conçue pour lui. De plus, le Cheikh prononce, chaque
vendredi, une khotba depuis la plus grande mosquée du pays. Celle-ci est
retransmise en direct sur la télévision nationale.
Cependant, la
place qu’occupe le Cheikh dans l’espace politico-religieux du pays ne se
cantonne pas à un rôle de « Cheikh médiatique ». Car le Cheikh joue
également le rôle crucial de légitimité islamique au régime. La question de la
légitimité islamique s’inscrit dans le contexte de la rivalité régionale entre
le petit émirat qatari et le grand royaume saoudien. Disputant son rôle
régional à l’Arabie Saoudite, la nouvelle élite qatarie se devait de rechercher
elle aussi une grande caution religieuse. C’est le Cheikh Youssef Al-Qaradawi
qui assume aujourd’hui ce rôle.
Ainsi, la
place et le rôle qu’occupe le Cheikh Al Qaradawi dans le dispositif des
dirigeants du Qatar est primordiale à plus d’un titre. D’abord, le Cheikh
symbolise l’attachement des dirigeants du Qatar à l’islam et à ses valeurs,
élément ô combien important dans une péninsule où l’islam structure quasiment
tous les domaines de la vie. De plus, figure de l’islam politique, Al Qaradawi
incarne son expression modérée et plutôt conciliante avec les régimes arabes et
même avec l’Occident.
Vitrine
religieuse quasi-officielle du Qatar, il est à la fois la caution du régime et
de sa politique et sa protection contre le radicalisme islamiste. Tout ceci
tranche avec l’islam de tendance wahhabite, ou plutôt salafiste présent en
Arabie Saoudite. En effet, le royaume des Saoud applique et prône un islam
rigoriste que l’on définira plutôt comme salafiste, et non wahhabite comme
beaucoup aiment à le qualifier.
Al Qardawi s’inscrit en faux de cette démarche, lui qui veut se faire le héraut
de la wassatiyya, le « centrisme musulman ».
Cependant,
Youssef Al Qaradawi ne se contente pas d’expliquer les préceptes religieux. Il
se positionne également sur les affaires profanes. Et sur ces sujets, il est
souvent en opposition avec la politique conduite par les autorités du Qatar. Le
Cheikh fustige la présence militaire étrangère en terre d’islam et la politique
« impériale » de Washington mais dénonce dans le même temps les
attentats du 11 septembre 2001. Il approuve les “opérations martyrs“ en
Israël (que d’autres qualifient d’attentats-suicides) mais a toujours appelé à
la libération d’otages occidentaux en Irak.
Ses deux
principaux combats se sont principalement concentrés sur la dénonciation de l’agression
israélienne envers le peuple palestinien et la critique virulente de l’invasion
de l’Irak par la coalition anglo-américaine. Alors que les dirigeants du Qatar
faisaient de leur territoire le centre à partir duquel la guerre allait être
menée, le Cheikh Al Qaradawi s’opposait fermement à cette agression. Fait rare
dans un pays du Golfe, il a même été autorisé à conduire une manifestation pour
dénoncer la situation en Palestine et pour prévenir de l’attaque contre l’Irak.
A plusieurs
reprises, et notamment en juin 2003 et septembre 2004, il a prononcé des
prêches (retransmis en direct sur la télévision nationale) dénonçant la cruauté
de la guerre américaine depuis la grande mosquée Omar Ibn-Al Khattab à Doha.
Ultime paradoxe, cette mosquée, parmi les plus grandes du Qatar, se trouve
juste en face de… l’imposante ambassade américaine !!
L’ambivalence
de la position du Cheikh pose donc un certain nombre d’interrogations sur la
cohérence de l’attitude adoptée par les dirigeants du Qatar. Mais à y regarder
de plus près, ces contradictions ne sont, au fond, qu’apparentes. En maintenant
un espace de liberté et de contestation par le biais du “mufti“, les
dirigeants du Qatar laissent ainsi s’exprimer une forme d’opposition qui, sans
ce canal, se serait sûrement exprimée de manière plus violente.
IV - La renommée par le sport et la culture
S’il est un
domaine où les instruments mis en place par le Qatar pour bénéficier d’une
renommée mondiale sans tomber dans des contradictions, c’est bien celui du
sport et de la culture. Depuis une dizaine d’années, l’émirat s’est lancé dans
une course effrénée dans le but d’accueillir de grandes manifestations
sportives et de grands noms du sport.
Le sport est
donc considéré par les élites du Qatar comme l’un des moyens les plus sûrs
d’aboutir à une grande visibilité internationale. L’émir s’en explique
d’ailleurs avec un brin d’humour : « il est plus important d’être
reconnu au Comité International Olympique (CIO) qu’à l’Organisation des Nations
Unies ».
La
raison en est simple : « Tout le monde respecte les décisions du
CIO ». Et l’émir d’ajouter : « Le sport est le moyen le
plus rapide de délivrer un message et d’assurer la promotion d’un pays. Quand
on vous dit « Proche-Orient », vous pensez tout de suite
« terroristes », pas vrai ? Eh bien, nous voulons que le Qatar
ait bonne réputation ».
Des centaines de millions de dollars ont donc été injectées pour faire du Qatar
un haut lieu du sport mondial.
Dans le
domaine du football, l’émirat est désormais perçu comme un eldorado pour un bon
nombre de sportifs reconnus mondialement et arrivant en fin de carrière. Ces
dernières années, de grandes stars du ballon rond ont fait des séjours (plus ou
moins longs) dans le pays. Ainsi, des joueurs tels Batistuta, Romario,
Guardiola, Effenberg etc.
Des anciens
champions du monde de l’équipe de France y ont également fait des passages tels
Franck Lebœuf, Christophe Dugarry ou Marcel Dessailly, la plupart du temps pour
des salaires mirifiques. Tout récemment, c’est le transfert de l’attaquant de
l’A.S Saint-Etienne, Pascal Feindouno, acheté par un club qatarien et payé au
prix fort qui a démontré la capacité d’attraction du Qatar dans le domaine
footballistique. Ce transfert assez houleux a d’ailleurs quelque peu secoué la
planète football.
Le Qatar
utilise cette dimension sportive dans le but d’apparaître à terme comme une
grande nation du sport et de bénéficier ainsi de l’importante couverture
médiatique qui s’y attache. L’émirat va jusqu’à naturaliser des joueurs ou des
athlètes non-sélectionnés par leur équipe nationale afin de qualifier le pays
pour des phases finales de compétition. Cela s’est déjà produit pour le
football comme pour l’athlétisme poussant ainsi la Fédération internationale de
football association (FIFA) à durcir sa réglementation sur les conditions de
naturalisation des joueurs de football.
En plus du
football et de l’athlétisme, d’autres sports sont à l’honneur au pays des
pétrodollars. L’émirat a mis en place un tournoi de tennis, le Doha Open Tour
qui est le premier tournoi de l’année. Il bénéficie donc d’une bonne visibilité
internationale et les grands noms du tennis masculin s’y pressent généralement.
Un tour cycliste du Qatar est organisé, chaque année, au mois de février. Il apparaît
comme la préparation idéale, y compris en termes climatiques, avant les
épreuves européennes. En outre, l’investissement dans le sport se fait
également à l’étranger. Le Qatar mise aussi sur le parrainage ou l’organisation
de grandes compétions sportives, en Europe notamment. Ces derniers jours, l’une
des plus prestigieuses courses de chevaux s’est déroulée à Paris. Son
nom : la course Qatar-Arc de Triomphe…
Cet engouement
pour le sport rentre donc dans l’objectif d’accroître le rayonnement du Qatar
sur la scène internationale. Cet enthousiasme pour le sport devient même une
des caractéristiques majeures de l’émirat. Intrigué par cette évolution, les
journaux sportifs consacrent régulièrement de nombreuses pages sur le
développement du sport dans le pays.
En outre, les
investissements et les grands travaux dédiés au sport se sont multipliés dans
l’émirat. A titre d’exemple, le pays a construit il ya quelques années une
colossale académie des sports.
L’engouement est tel que le Qatar s’est vu confier l’organisation de grandes
compétitions sportives. Ainsi en a-t-il été de l’organisation des Jeux
asiatiques de décembre 2006. Cette manifestation sportive représenta un
événement d’une importance symbolique capitale pour l’émirat puisqu’elle
constitue le troisième évènement sportif mondial après la Coupe du monde de football et les Jeux Olympiques. Aujourd’hui, les dirigeants du Qatar sont
encore plus ambitieux. Ils sont candidats à l’organisation des Jeux Olympiques
de 2016.
Dans un autre
domaine, le Qatar veut également apparaître comme un lieu d’échanges entre les
différentes civilisations et un endroit ouvert au dialogue des cultures. Ainsi,
pas une semaine ne passe sans qu’une conférence mondiale, un colloque
international ou un forum ne s’y tiennent. De l’organisation du dialogue inter
religieux au niveau mondial au Forum sur la Démocratie en passant par la construction de grands musées et de nouvelles universités, le
Qatar est devenu un lieu de rencontres et d’échanges, une plaque tournante
pour les idées.
De nombreuses
personnalités, des anciens présidents des Etats-Unis et même des responsables
d’ONG occidentales
s’y déplacent. Le monde entier s’y croise tout cela dans l’intérêt bien compris
de donner à Doha une envergure internationale. Une église a récemment vu le
jour dans le pays et une deuxième devra bientôt être inaugurée. Cette
réalisation constitue une première dans la péninsule arabique, l’émirat ayant
noué des relations diplomatiques avec le Vatican dès 2002.
Dans le
domaine culturel et de la connaissance, le Qatar déploie aussi de grands
efforts pour apparaître comme le lieu de la formation au niveau régional. Le principal instrument de cette stratégie est la Cité de l’éducation (qu’on nomme au Qatar Madinat at’alimiyya, de son nom en arabe),
un campus géant de 14 000 hectares en train de sortir des sables dans la
banlieue de Doha, pensé et bâti par la Qatar Foundation, une institution disposant de moyens quasi illimités et dont
la présidente n’est autre que Cheikha Mozha, la femme préférée de l’émir, très
active dans les domaines de l’éducation et de la promotion du rôle de la femme
dans son pays. Plusieurs universités américaines (et non des moindres)
y ont installé des filiales donnant au site un air de campus
proprement américain.
Tout au long
de la Highway qui longe les grilles de Madinat at ta’limiya, on
découvre toute une série de noms prestigieux : Cornelle Univeristy, Texas
A & M, Virgin Commonwealth
etc. Pas moins de six universités américaines disposent d’une filiale dans ce
secteur qui va également accueillir un centre
hospitalier universitaire et un parc scientifique et technologique. Au total,
les dépenses de recherche et développement du pays représentent 2,8 % du PIB (contre 2,2 % en France). Le Qatar
parie donc sur l’avenir et prépare ainsi progressivement son économie à
l’après-pétrole. En définitive, le Qatar a l’ambition de devenir le
centre politique, culturel et sportif de la région.
Et il s’en donne tous les moyens.
Le Qatar est donc devenu, en quelques années, un acteur
majeur de la scène internationale. Très peu de pays dans le monde, avec une
taille aussi réduite et une population si faible, peuvent prétendre jouir d’une
telle influence et d’une telle visibilité. Le pari de l’émir et des dirigeants
du pays de faire de leur minuscule pays un lieu de rayonnement international au
prix de multiples grands écarts est donc en passe d’être gagné. Avec beaucoup
d’enthousiasme et un certain pragmatisme, aidé par une manne pétrolière et surtout
gazière qui n’est pas prête de se tarir, l’émirat continue sa course et les
projets faramineux de tous ordres ne manquent pas.
Cependant, la concurrence dans la région est rude et les travers de ce développement
si rapide sont nombreux. En effet, les dirigeants du Qatar ne semblent pas
avoir pris la mesure de la menace que représente le changement climatique et
sont en retrait dans la lutte contre la pollution. En 2004, l’Agence internationale de l’énergie a ainsi classé le Qatar (et d’autres émirats tel Dubaï) en
tête des pays émetteurs de CO2, avec un taux de 49,6 tonnes par habitant. De
plus, le traitement réservé aux travailleurs immigrés (qui forment,
rappelons-le, la majorité de la population), est souvent indigne.
Le Qatar devra également sortir de la logique de l’Etat
rentier pour garantir une sortie en douceur de sa dépendance à l’égard des
hydrocarbures. Les enjeux sont énormes et une récente étude conduite dans les
six pays du Conseil de coopération du Golfe
(CCG) montre que les équilibres internes de ces Etats sont fortement bousculés. Espérons que le Qatar évoluera
d’une manière différente que celle décrite par le défunt roi Faysal d’Arabie
saoudite : « En une génération, nous sommes passés du chameau à la Cadillac. Mais à voir notre façon de gaspiller l’argent aujourd’hui, je crains fort que la
prochaine génération ne revienne au chameau »…
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